À lire
« Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin. »
Candide, ou l’Optimisme 1759
Une lecture personnelle du « jardin » de Voltaire, entre activité manuelle, santé mentale, valeurs et sophrologie.
J’ai étudié Candide, ou l’Optimisme en classe de première, et cette conclusion m’a touchée. Je m’y réfère régulièrement et j’essaie de suivre le conseil de Candide lorsque je me sens un peu désemparée par la marche du monde, ou parfois plus simplement par les événements de la vie.
Les interprétations de ces quelques mots, d’ailleurs abondamment repris, sont nombreuses, et mon propos n’est pas d’en proposer une lecture littéraire. Mais puisque je m’intéresse à la santé mentale et à la sophrologie, j’aimerais vous proposer quelques niveaux de lecture en lien avec ma pratique professionnelle.
Cultiver son jardin
Prenons d’abord Voltaire au pied de la lettre, même si la conclusion de son conte philosophique ne s’y résume évidemment pas.
Cultiver un jardin, planter, arroser, tailler, rempoter, nous ramène à des notions et à des sensations très concrètes : le geste, la patience, l’acceptation de ce qui est, le résultat des actions entreprises, la notion du temps qui passe…
La recherche s’intéresse aujourd’hui aux effets du jardinage sur le bien-être. Une méta-analyse publiée en 2024 retrouve une association positive entre jardinage, qualité de vie et bien-être psychologique, tout en rappelant que les études sont encore très hétérogènes.
Il n’est pas toujours possible, ni d’ailleurs indispensable, d’avoir un jardin. Cuisiner, tricoter, dessiner, bricoler, modeler, travailler le bois ou réparer un objet peuvent également mobiliser notre attention d’une manière différente.
Une grande étude britannique publiée en 2024 a ainsi observé une association entre les activités artistiques ou artisanales et plusieurs dimensions du bien-être.
Lorsque le mental tourne en boucle, occuper ses mains peut parfois déplacer notre attention : regarder, toucher, ajuster… Tout cela nous permet de revenir au réel et au présent. Bref, passer des pensées au concret.
Je comprends maintenant pourquoi un médecin m’avait conseillé un jour de me mettre à la mosaïque.
Cultiver son esprit
Mais le jardin de Candide est évidemment aussi une métaphore.
Le verbe cultiver possède lui-même ce double sens : on cultive la terre, mais aussi son esprit.
Alors, que cultivons-nous intérieurement ?
Informations, conversations, inquiétudes, réseaux sociaux, souvenirs, conflits, projets, lectures, relations : tout cela finit par occuper une partie de notre paysage mental.
Certaines pensées peuvent tourner à vide, devenir envahissantes et, parfois, se transformer en ruminations.
L’enjeu n’est pas de rechercher en permanence des pensées positives, mais peut-être de se demander :
Qu’est-ce que je nourris en ce moment, concrètement ?
Je retrouve ici quelque chose de très proche de la sophrologie.
La respiration, les sensations corporelles, les mouvements ou la visualisation peuvent permettre de déplacer momentanément l’attention du commentaire mental vers l’expérience présente.
Sentir ses pieds au sol. Observer sa respiration. Prendre conscience d’une tension. Faire lentement un mouvement.
Les travaux scientifiques consacrés à la respiration lente montrent notamment des effets sur le fonctionnement du système nerveux autonome et des associations avec un état de relaxation.
Il ne s’agit pas de faire disparaître nos pensées, mais parfois de leur redonner une juste place. En sophrologie, certains exercices permettent également de prendre du recul par rapport à des événements ou à des pensées que nous trouvons trop envahissants.
Son jardin, notre jardin ?
À la fin de Candide, le héros n’est pas seul : toute une petite communauté s’organise et chacun y exerce ses talents.
Et Candide ne dit pas qu’il faut cultiver son jardin, mais bien « notre jardin ».
Cette nuance nous éloigne d’une interprétation purement individualiste de la phrase : prendre soin de soi ne signifie pas se retirer du monde.
Elle peut nous inviter à réfléchir à ce qui nous anime :
Qu’est-ce qui compte vraiment pour moi ?
À quoi, et pourquoi, ai-je envie de consacrer mon temps et mon énergie ?
Et, en ce moment, suis-je en train d’agir en cohérence avec cela ?
Nous arrivons à la question de nos valeurs : la famille, l’amitié, la liberté, la curiosité, la transmission, la créativité, l’indépendance, la solidarité…
Des valeurs qui ne sont pas nécessairement des objectifs à atteindre, mais plutôt des directions à suivre.
En sophrologie, certains exercices peuvent aider à faire émerger les valeurs qui nous animent. Cette prise de conscience peut déjà être éclairante.
Certaines thérapies comportementales et cognitives, pratiquées par des psychologues spécifiquement formés à ces approches, peuvent également aider à identifier ses valeurs et à agir de manière plus cohérente avec elles.
Cultiver plutôt que récolter
Voltaire ne nous invite pas à « réussir » notre jardin, mais à le cultiver.
Cela suppose du temps, de l’attention, des saisons heureuses et d’autres plus difficiles.
Prendre soin de sa santé mentale ressemble peut-être davantage à cela qu’à la recherche d’un état idéal de bien-être.
Certaines périodes de notre vie permettent de planter beaucoup.
D’autres, simplement d’arroser ce qui existe déjà.
Et d’autres encore, de garder confiance dans l’idée que la prochaine récolte pourra être meilleure.
Quelques références scientifiques
Panțiru I. et al., The impact of gardening on well-being, mental health, and quality of life, Systematic Reviews, 2024. Consulter l’étude sur PubMed
Keyes H. et al., Creating arts and crafting positively predicts subjective wellbeing, Frontiers in Public Health, 2024. Consulter l’étude sur PubMed
Zaccaro A. et al., How Breath-Control Can Change Your Life, Frontiers in Human Neuroscience, 2018. Consulter l’étude sur PubMed